À l'écoute du monde

par Marie-Josée Richard

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LES VOYAGES FORMENT la jeunesse. Christine Turgeon et Mary Wichterle peuvent en témoigner. À l’été 2006, les deux étudiantes à la maîtrise à l’Université d’Ottawa se sont retrouvées en Zambie, pays d’Afrique australe entouré de la République démocratique du Congo, du Zimbabwe et de l’Angola. Elles n’y étaient pas pour observer les singes ou les oiseaux exotiques, ni pour admirer les spectaculaires chutes Victoria, mais pour y réaliser leur troisième stage clinique en audiologie.

Durant 10 jours, les étudiantes de 24 et 26 ans ainsi que leur superviseur André Marcoux n’ont pas chômé. Les jeunes femmes ont réalisé des centaines de tests de dépistage de problèmes auditifs, diagnostiqué plusieurs otites et identifié une quinzaine de personnes ayant besoin d’un appareil auditif. À Lusaka, la capitale, l’équipe a aussi visité des orphelinats et des écoles de sourds et muets. À partir du centre de réadaptation en physiothérapie où ils résidaient, le Cheshire Home, ils ont pu pratiquer des consultations auprès de la population locale.

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Le professeur Marcoux juge que l’expérience a été fort enrichissante d’un point de vue professionnel : « J’ai vu des problèmes dont je ne connaissais l’existence que par des livres! » Par exemple, des otites non traitées, qui en moins de deux ans peuvent se transformer en infections complexes pouvant causer la formation de masses et de tumeurs. « Bien des patients étaient atteints de maux qui se soignent très facilement au Canada », poursuit-il. Il faut savoir que le salaire annuel moyen des quelque 11 millions et demi de Zambiens est de 395 $. Les gens ont souvent peine à payer le transport pour se rendre à une clinique. Alors une consultation chez un médecin ou l’achat de médicaments sont des luxes que la majorité de la population ne peut s’offrir.

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NATALIE GAGNÉ

Le centre de santé Bwafwano à Lusaka, en Zambie, innove en offrant toute une gamme de services à des populations à risque telles que les enfants orphelins et à risque, les gens atteints de la tuberculose ou du VIH/sida et les personnes handicapées. Les enfants que l’on voit danser dans la photo sur la page suivante sont pour la plupart des orphelins qui sont nourris et éduqués gratuitement au centre Bwafwano.

Le séjour de Christine Turgeon et Mary Wichterle a été le premier stage exploratoire qui allait mener à la création de l’Unité de recherche, éducation et développement international en santé (U-REDIS) de la Faculté des sciences de la santé de l’Université d’Ottawa. Il a été suivi, à l’été 2007, par un autre stage exploratoire dans le même pays, autour du sida cette fois-ci. Et ça ne fait que commencer. La directrice de l’unité, Rachel Thibeault, qui est aussi professeure en ergothérapie, voit grand! En 2015, elle aimerait qu’unétudiant sur quatre à la Faculté des sciences de la santé puisse vivre une expérience internationale. Avec la création de l’U-REDIS, au printemps 2007, la Faculté des sciences de la santé a voulu ajouter une saveur internationale à la formation qu’elle offre. L’unité a comme mandat d’organiser des stages humanitaires dans des pays émergents, mais aussi dans d’autres pays occidentaux. Elle vise de plus à attirer une clientèle internationale et à favoriser les échanges interuniversitaires. Autrement dit, on veut que les infirmières, nutritionnistes, ergothérapeutes et audiologistes qui sortent de l’Université d’Ottawa soient de vrais citoyens du monde.

Une expérience de vie inestimable

Christine Turgeon n’hésite pas à dire que son expérience en Zambie l’a transformée. « En plus de travailler dans mon domaine, j’ai découvert une nouvelle culture. Ce voyage m’a ouvert les yeux et m’a forcée à voir ce qu’est réellement la vie pour une partie de l’humanité », dit-elle. Elle décrit les rues pauvres de Lusaka : de nombreuses maisons ne sont que de petites huttes faites de branches et recouvertes de sacs de poubelles; les enfants s’y promènent la plupart du temps pieds nus…

« Les responsables des orphelinats étaient fiers de nous dire que leurs pensionnaires mangeaient deux repas par jour; ce qui laisse entrevoir le sort des enfants moins chanceux », dit Mary Wichterle, encore troublée. « Et dire que ce n’est pas le pays le plus pauvre de la planète… », ajoute Christine Turgeon. Cette dernière a été bouleversée d’apprendre que des jeunes qu’elle croyait âgés de 7 ou 8 ans, tant ils étaient petits et frêles, étaient plutôt des adolescents de 15 ou 16 ans.

Les deux étudiantes et leur superviseur sont bien conscients que l’aide qu’ils ont apportée aux Zambiens n’est qu’une goutte dans un océan de besoins à combler. Les patients à qui ils ont diagnostiqué une otite ont pu obtenir des antibiotiques, offerts par la communauté religieuse qui dirige le Cheshire Home. Ils espèrent que le travail qu’ils ont fait à Lusaka ne demeurera pas sans suite, osant même rêver qu’on y construise une clinique permanente qui accueillerait d’autres stagiaires de l’Université.

Un rêve pas si fou

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NATALIE GAGNÉ

Cette idée de permanence s’inscrit dans l’esprit d’aide humanitaire qui anime Rachel Thibeault, directrice de l’U-REDIS. « Au lieu de nous éparpiller, nous désirons nous concentrer à un endroit et y réaliser de petits projets à long terme qui auront une véritable portée dans la communauté », dit-elle. Elle compte privilégier les pays sécuritaires et stables politiquement, tels que la Zambie, où l’on sent une volonté de changement. C’est ainsi, croit Rachel Thibeault, que l’Université d’Ottawa développera un lien de confiance avec la population locale et arrivera à offrir des stages structurés, reconnus par les ordres professionnels.

Selon le doyen de la Faculté des sciences de la santé, Denis Prud’homme, les équipes se succédant sur un même terrain pourront se partager les acquis, « se passer le flambeau ». Les difficultés éprouvées serviront à formuler des recommandations et des mises en garde qui permettront à l’équipe suivante d’être informée des problèmes. Les ressources et les efforts déployés auront ainsi davantage de chances d’atteindre leur but. Les bailleurs de fonds, les pays émergents, l’université et ses étudiants, tous ne peuvent que bénéficier de ce projet, croit-on.

L’unité compte commencer officiellement à offrir des stages aux étudiants à partir de janvier 2008. Dès lors, les expériences internationales se multiplieront, que ce soit à Paris, Genève ou Beijing. En Afrique francophone, les nouvelles destinations pourraient être le Burkina Faso, le Bénin ou le Mali.Avant que ces projets ne se concrétisent, l’équipe de l’U-REDIS a beaucoup de pain sur la planche. Par exemple, elle doit mettre en place une structure pour aider à la coordination et créer des partenariats à l’étranger avec des organismes et des universités.

L’âme de l’U-REDIS

« Il ne faut pas vous lancer dans le développement international en ayant en tête de changer le monde, lance Rachel Thibeault, directrice de l’ U-REDIS, car vous courez de grands risques d’être déçu! »

Celle qui a organisé le stage de Mary Wichterle et de Christine Turgeon en Zambie a les deux pieds sur terre et le coeur à la bonne place. Son approche en ce qui concerne le travail humanitaire est très zen : il faut faire ce qu’il est en notre pouvoir de faire. « Il est important de ramener les projets à notre échelle », dit-elle. Un des risques que courent les étudiants est de vouloir changer une situation qui perdure depuis des générations en l’espace de quelques mois, voire quelques semaines. « Ils demandent l’impossible! », poursuit la spécialiste. C’est pourquoi elle tient à les sensibiliser, avant leur départ, aux effets émotionnels possibles des stages à l’étranger.

Rachel Thibeault en sait long sur la question des pays en voie de développement. En 2004, cette professeure d’ergothérapie a terminé une recherche sur la réintégration des victimes de guerre et de mines antipersonnel pour le World Rehabilitation Fund, organisme lié à l’ONU qui s’occupe des personnes handicapées.Ce projet l’a menée au Laos, au Liban et en Sierra Leone.Avant cela, elle avait parcouru plusieurs coins reculés de la planète.Ce qu’elle valorise avant tout dans le travail humanitaire? Les petits projets aux objectifs réalisables.

Parlez quelques instants avec elle et vous risquez vous aussi d’attraper la fièvre de la coopération internationale. La passion qu’elle ressent pour son travail est un moteur puissant, qui lui insuffle l’énergie nécessaire pour traverser ses journées folles et pour se remettre rapidement de ses nombreux voyages autour du globe.

Rachel Thibeault est aussi habitée par la flamme de l’enseignement. Selon elle, un professeur ne doit pas que transmettre des connaissances, il doit aussi inspirer une manière d'être. En 2003, elle s’est vu décerner le Prix d’excellence en enseignement de l’Université d’Ottawa.

Quoi qu’il en soit, Rachel Thibeault se montre très optimiste; elle croit que la prochaine année marquera le début d’une ère innovatrice qui passera à l’histoire de la Faculté et peut-être même de l’Université. Une fois sur le marché du travail, les diplômés seront amenés à travailler dans des contextes changeants, où la polyvalence et la capacité d’adaptation seront primordiales. « Ils auront aussi à composer avec une clientèle de plus en plus multiculturelle, et ce, qu’ils décident de travailler à l’international, en Ontario ou ailleurs au Canada », poursuit-elle.

Le stage en Zambie de Christine Turgeon et Mary Wichterle aura fait une différence certaine tant dans leur formation que dans la vision qu’elles ont maintenant de la vie. Depuis leur retour d’Afrique, ces deux futures audiologistes ne peuvent plus faire la sourde oreille à leur désir de participer au travail humanitaire!

Marie-Josée Richard travaille à Montréal comme journaliste indépendante; elle est également membre du conseil d’administration de l’Association des journalists indépendants du Québec (AJIQ).