Points de vue -> Pas de deux -> Écarts de langage

Écarts de langage

Nous sommes au restaurant. Ma copine anglophone veut attirer l’attention du garçon de table. « Excusez-moi! », lance-t-elle au garçon en français. Son accent est impeccable et les mots sont bien français, mais c’est pourtant une expression fautive.

Photo de Lysiane GagnonPourquoi? Parce que la langue française est férocement logique. Le client n’a pas à s’excuser de demander quelque chose au serveur, puisque par définition ce dernier est là pour servir aux tables. Il faut dire « Monsieur! » ou « Mademoiselle! » ou « S’il vous plaît! » (L’impératif « Garçon! », naguère en vogue dans les cafés français, est de moins en moins utilisé : l’expression est trop hautaine et n’a pas d’équivalent pour les serveuses.)

Chaque langue a ses codes de politesse. À Londres, j’ai remarqué que mes amis anglais n’abordaient jamais un employé de service – vendeur ou serveur – sans dire précautionneusement : Excuse me…, comme s’ils le dérangeaient. À des oreilles françaises, cela sonne comme un parfait illogisme : comment peut-on déranger quelqu’un dont le métier consiste à être disponible pour la clientèle?

Par contre, la plupart des anglophones ignorent le code de politesse en vigueur en France, où l’on ne passe jamais une commande sans dire d’abord « Bonjour! » On dit bonjour au fromager avant de lui demander une tranche de brie. On dit bonjour au garçon de café avant de commander son sandwich.

Ma copine anglophone a fini son plat de résistance – ce que les Anglais, dieu sait pourquoi, appellent entree, autre illogisme qui ne cesse de méduser les francophones : l’entrée n’est-elle pas par définition le premier plat? La serveuse propose le dessert du jour. « Pas aujourd’hui », réplique la copine – traduction littérale du not today bien américain. À quoi un garçon parisien répliquerait avec humour : « Alors, peut-être demain? »

En disant « Pas aujourd'hui », l’anglophone croit être poli. Il ne veut pas dire « Non » carrément et essaie d’atténuer son refus. Mais encore ici, on est en plein illogisme. On prend un dessert ou on n’en prend pas, et cela se passe ici et maintenant. On n’a pas à s’en excuser comme si l’on était dans une maison privée, soucieux de ne pas blesser la fierté culinaire de l’hôtesse. Que vous preniez ou non la tarte aux pommes, la serveuse n’en a cure. Ce n’est pas elle qui l’a confectionnée! En bon français, on dit simplement : « Non merci. »

On n’en finirait pas d’aligner les petites différences subtiles qui font la spécificité des cultures. On le voit, par exemple, dans la correspondance écrite. J’ai remarqué que les anglophones sont plus brefs, plus directs, et utilisent moins de formules de politesse. Leurs lettres ou leurs courriels peuvent très bien se terminer par un Sincerely succinct qui apparaîtra lapidaire aux yeux d’un francophone. Ce dernier essaiera au contraire de trouver une formule pour amorcer en douceur son départ. On multipliera donc les expressions comme « En vous remerciant de ceci ou de cela », ou « Veuillez recevoir mes meilleures salutations », formule plus moderne que le traditionnel « Je vous prie, Monsieur, d’agréer l’assurance, etc., etc. ».

Par contre, l’anglophone n’hésitera pas à écrire (ou à dire) I love you ou simplement Love à un membre de sa famille ou un ami. En français, cela serait impensable. L’équivalent, « Je t’aime », a une connotation plus intense et est réservé aux relations amoureuses. À un ami, une sœur ou un cousin, on exprimera plutôt son affection ou sa tendresse. L’enfant écrira : « Papa, je t’aime », mais pas l’adulte, sauf dans des circonstances particulièrement émotionnelles. Est-ce une réaction de pudeur? Je crois que c’est plutôt une façon de marquer, en lui réservant une expression exclusive, la spécificité de la relation sexuelle et amoureuse.

Autres langues, autres cultures, autres moeurs...

Lysiane Gagnon est Montréalaise. Elle est chroniqueur politique à La Presse et collaboratrice régulière au Globe and Mail.

Printemps 2005